Lorsque je suis entrée dans ta chambre, ce soir-là, je ne m'attendais pas à te découvrir ainsi. Tes yeux verts, gonflés de chagrin et de sommeil, observaient le lointain par la fenêtre ouverte, sans vraiment le voir. Tu étais assis sur ton lit, et de petits soubresauts nerveux parcouraient parfois ton corps. Je peux difficilement décrire les sentiments qui m'assaillirent à ce moment. Une seule et même pensée tourbillonnait dans ma tête : si seulement j'avais pu t'éviter tant de souffrance !
Te souviens-tu de notre enfance, Félix ? Ma timidité et mes goûts différents m'attiraient les moqueries de tous, et je me souviens que même toi, parfois, tu les imitais pour ne pas subir le même sort. Les enfants sont parfois si méchants...Ma mère me disait toujours d'endurer, que le respect, ça se donnait et ça se recevait en retour. Je ne le lui ai jamais avoué, mais je savais qu'elle avait malheureusement tout faux. Depuis toujours, le respect, on l'obtient par la peur. Comment penses-tu que les grands dictateurs de ce monde ont réussi à être respectés ? La peur. Et si tu n'es pas au sommet, fais comme les autres et tais-toi ! C'est comme ça que les choses doivent fonctionner si on veut faire partie du groupe. Moi, je n'étais pas comme eux. Je voulais rester moi-même, tout simplement. Vois-tu, lorsqu'on est jeune, nous confondons la gentillesse et le respect avec la stupidité et la faiblesse. Je trouve ça démoralisant, quand j'y pense. Tu sais, je ne leur en veux pas, à ceux qui se sont moqués de moi. Ils avaient peur, voilà tout. Peur d'être ridiculisés à leur tour, peur d'affirmer leurs différences...peur d'être eux-mêmes. Même toi, tu agissais différemment avec eux et avec moi. Toutefois, j'avais bon espoir qu'en grandissant, les choses changeraient. Je ne me trompais pas. Dorénavant, au lieu de t'avouer ouvertement qu'ils te détestaient, les gens jouaient les hypocrites. Ils avaient finalement découvert qu'ils pouvaient se servir des autres pour parvenir à leurs fins. Ensuite, ils les jetaient à la poubelle comme de vieux mouchoirs usés. Combien de fois ai-je vu des gens s'effondrer en larmes parce qu'un autre s'était joué d'eux ? Combien de fois ai-je moi-même ressenti la brûlure glacée de leur c½ur de pierre ? Lorsqu'on dit que nos véritables amis se comptent sur les doigts d'une main, l'explication en est simple. L'Homme restera éternellement un loup pour l'Homme. Bref, les années ont passé, et nous nous sommes de plus en plus rapprochés. Tu n'avais plus peur de déclarer à qui voulait entendre l'importance que j'avais à tes yeux. Une fois à l'université, nous avons pris un appartement ensemble, loin de chez moi. Tu ne sais pas à quel point cette époque reste pour moi un merveilleux souvenir ! Toutes ces soirées passées à rire jusqu'à en pleurer ont tranquillement fait renaître l'espoir en moi. J'ai vraiment cru à nous deux pendant quelques temps...jusqu'à ce qu'elle arrive.
Il m'a toujours été très difficile de me regarder dans un miroir. Avec les années, le jugement des autres, cet anéantissement de soi par nos semblables, a détruit tout ce qui me restait d'amour-propre. Mon corps m'inspirait l'horreur et mon visage, le dégoût. Je me sentais stupide, stupide devant mon incapacité à développer une relation stable avec tous ces gens qui m'entouraient. Tu sais, j'avais si peur de souffrir, encore, que je préférais rester seule. Presque seule... Je n'ai jamais su pourquoi, mais toi, tu étais là. Ta présence à mes côtés réconfortait mon âme torturée. Avec toi, je pouvais enfin jouir de cette vie qui, me semblait-il, m'avait tourné le dos. Tu étais le seul à qui j'osais faire confiance. Nous étions amis depuis si longtemps et nous avions vécu tant de choses ensemble que, avec toi, je n'avais plus peur de dévoiler au grand jour cette personnalité resplendissante que je terrais dans un coin sombre de mon âme. Je ne te l'ai jamais dit, mais je ressentais pour toi bien plus que de l'amitié. Sans doute ne l'as-tu jamais remarqué. Je me disais que, si je te dévoilais la véritable nature de cette flamme secrète qui brillait derrière mes yeux, plus rien ne serait comme avant. Alors, j'ai passé tout cela sous silence. Puis, un jour, tu as amené une fille à la maison. Elle s'appelait Olivia. Dès le premier regard, j'ai su que c'était une cruche. Je la détestais tellement, avec ses airs de madone et son maquillage exubérant ! De plus, elle jouait constamment la malade, avec ses supposés maux de c½ur, et elle occupait toute ton attention. Peu à peu, tu m'as délaissée. Moi, je n'étais plus que la vieille amie qui est là lorsqu'on a besoin de conseils ou lorsqu'on a de la peine et qu'on en a honte parce qu'on est un garçon. Tout cela m'a fait tellement mal, Félix ! Mes oreillers portent encore les traces de toutes ces larmes versées sur cette vie de misère, de douleur, de déceptions...Je ne voulais pas te confronter au sujet d'Olivia et risquer de te perdre...Alors, je ne t'ai pas dévoilé ma pensée.
Si tu savais...Je m'approche de toi. J'observe douloureusement les petites rivières qui se faufilent doucement sur tes joues. Puis, je te serre dans mes bras, tendrement. Je glisse une main dans tes cheveux. Aussitôt, un frisson te parcours l'échine et tu te lèves. Tu fermes la fenêtre, croyant qu'il s'agit d'un courant d'air.
Il y a six jours, j'en ai eu assez. Je subissais tant de pression de toutes parts ! D'un côté, la médiocrité de ma personne me pesait et de l'autre, ma mère me manquait terriblement. Ma mère, c'était mon amie. Elle m'avait élevée seule, mon salaud de père l'ayant quittée le jour où elle lui avait appris sa grossesse, et pas une seule journée ne passait sans un petit coup de fil à la maison. Toutefois, le pire dans tout cela était que toi, mon seul et éternel amour, tu t'amourachais de cette idiote qui devait sans doute s'envoyer tous les garçons du village sans que tu ne le saches. Sa tête ne me revenait tout simplement pas, même après trois mois de cohabitation. Il faut dire que les nuits blanches passées à vous entendre hurler pour exprimer tout votre amour ne m'aidaient pas vraiment. De plus, je me doutais qu'elle grignotait en cachette, la nuit, car il me semblait qu'elle affichait de nouvelles rondeurs. Je n'en pouvais plus. Ce soir-là, j'ai éclaté. Le raton laveur était parti faire les courses –sans doute pour acheter les dix crayons maquillant noirs qu'elle utilise chaque semaine- et une véritable crise de rage –m'avait-elle mordue ?- s'est déclarée dans l'appartement. Je t'ai crié des choses que je ne me serais jamais crue capable de dire. Mon visage devait sans doute être écarlate, comme à chaque fois qu'une émotion forte m'assaillait. Je t'ai révélé exactement tout ce que je pensais de ta belle idiote. J'ai complètement dérapé. Je me suis écriée que tu ne faisais que te servir de moi parce que j'étais la seule qui t'appréciait vraiment et que maintenant que l'autre était entrée dans ta vie, je n'existais plus. Puis, j'ai prononcé les pires paroles que j'aie jamais pu te dire : «Tu es bien comme tous les autres !» À ces mots, tes sourcils froncés se sont transformés en un magnifique accent circonflexe. Sans dire un mot, tu as pris ton manteau et tu es sorti de l'appartement en prenant bien soin de claquer la porte. Cette dernière a compris le message et l'un de ses carreaux est tombé par terre, se fracassant en une multitude de petits éclats. Le vent d'automne s'est alors engouffré dans l'appartement, ouvrant mes yeux sur la terrible vérité. C'est alors qu'au milieu du salon, j'ai éclaté en sanglots.
Deux jours plus tard, tu n'étais toujours pas revenu. J'avais finalement réussi à faire fuir mon seul véritable ami. Une seule personne me restait : ma mère. Cependant, elle n'avait jamais pu comprendre toute cette peine qui me grugeait intérieurement, et chaque fois que je tentais de m'ouvrir à elle, j'avais droit à un sermon. Dans ce cas, qu'est-ce qui me retenait, dans cette vie insignifiante ? Rien. J'essayais en vain de trouver quelque chose qui puisse me raccrocher à cette vie en lambeaux, mais la situation me semblait sans issue. Après une mûre réflexion, j'ai pris une décision qui, me semblait-il, allait soulager beaucoup de gens. J'ai marché jusque chez le docteur. Je lui ai affirmé me sentir dépressive, fatiguée. Rien de plus facile que d'obtenir une ordonnance de médecin, une fois dans son bureau ! Par la suite, je me suis rendue nonchalamment à la pharmacie. «Je voudrais des somnifères et des antidépresseurs, s'il vous plait !» ai-je déclaré à la pharmacienne, accompagnant mes paroles de mon plus beau sourire. De retour à l'appartement glacial –je n'avais pas réparé le carreau brisé pour me punir-, j'ai inséré mon disque de Whitney Houston, ma chanteuse préférée, dans le lecteur. L'appartement s'est rempli de la mélodie d'I will always love you. J'ai toujours adoré les paroles de cette chanson. Puis, j'ai écrit une lettre remplie d'amour, juste pour toi. Je t'y ai déclaré ma flamme et je t'y ai expliqué que je ne pouvais plus vivre comme ça, que ma vie n'en était pas une, que je ne faisais que travailler, et que je n'avais personne, et que je savais que le jour où tu partirais, je ne serais plus rien. J'ai pris un grand verre d'eau. Ma main tremblait et l'eau se renversait un peu sur le tapis. J'avais du mal à respirer, mais je devais le faire. Je n'en pouvais plus de vivre dans ce monde rempli de gens hypocrites qui ne pensent qu'au prochain chandail made in China qu'ils vont s'acheter alors que tant d'autres souffrent autour. J'ai vidé les deux contenants de comprimés sur ma table de chevet. Dix de chacun, cela devait suffire. Ma tête s'est vidée de toute pensée. Un a un, j'ai avalé les comprimés. Je me suis ensuite étendue sur mon lit, me laissant bercer par la jolie musique. Après quelques minutes, le plafond a commencé à tanguer devant mes yeux. Je trouvais cela presque amusant. Soudain, la porte s'est ouverte. Une voix m'a appelée. D'où je me situais, je pouvais apercevoir celui qui venait d'entrer. C'était toi. J'ai tout à coup réalisé ce qui arrivait. Toi aussi, m'a-t-il semblé. Tu t'es élancé vers moi, tes yeux soudain emplis de larmes. Tu m'as lancé, ta voix étouffée par les sanglots : «Non, pas ça, je t'en supplie !» Je désirais sortir de ce mauvais rêve, te serrer dans mes bras, t'avouer enfin que je t'aimais. À ce moment précis, j'aurais donné tout ce que j'ai pour revenir quinze minutes en arrière, mais il était déjà trop tard...
Maintenant, je suis assise tout près de toi, sur ton lit. Tu ne me vois pas, évidemment. Je regrette tant d'être la source de tout ce désespoir qui te ronge ! S'agissait-il vraiment de la seule solution à tous mes malheurs ? À présent, je me le demande. Ce qui m'attend reste pour moi un véritable mystère. Toi, tu vas t'en remettre, j'en suis certaine. J'aperçois une feuille froissée dans ta main. C'est ma lettre. Elle est imbibée de tes larmes. L'encre est diluée à quelques endroits. Soudain, j'ai l'horrible envie de pleurer. Juste à ce moment, tu murmures, d'une voix tremblante : «Moi aussi, je t'aimais, ma petite fleur.»
* * *
Tout est ma faute. Pourquoi ne lui ai-je rien dit ? J'avais si peur de la perdre, de briser cette amitié qui nous unissait depuis déjà quatorze ans. Lorsque nous étions plus jeunes, il est vrai que j'avais parfois honte d'être son ami. Je voyais tous ces gens qui lui disaient des mots méchants et j'avais peur que ça m'arrive aussi. À l'école, j'étais donc rarement avec elle. En grandissant, toutefois, je l'ai vu se transformer peu à peu. Elle a gagné de l'assurance et elle a soigné son apparence physique : plus de lunettes et de vieux pulls usés ! Aussi, son intelligence et son humour singulier m'ont toujours accroché. Voilà pourquoi, il y a six ans, lorsque j'ai commencé à découvrir l'amour, j'ai senti qu'elle détenait la clé de cette cage où mon c½ur s'affolait. Je la connaissais depuis toujours et, pourtant, elle m'impressionnait un peu plus chaque jour. J'ai tenté, à plusieurs reprises, de lui laisser quelques indices sur mes sentiments. Je me souviens d'une soirée où je lui ai demandé, mon c½ur battant à tout rompre, si elle m'aimait. Elle m'a répondu : «Bien sûr que je t'aime ! Des amis comme toi, ça ne court pas les coins de rues !» À ces mots, j'ai tout simplement cru que je n'étais rien d'autre pour elle : un ami. C'est alors qu'Olivia est entrée dans ma vie. Je ne l'appréciais pas particulièrement, mais elle m'adorait et ça me suffisait.
À la suite de ma dispute avec mon amie de toujours, j'ai compris que ça ne pouvait plus durer. Les paroles de celle que j'aimais sincèrement m'avaient profondément bouleversé. Ce soir-là, j'ai invité Olivia pour une petite balade en voiture. En chemin, mes mains moites s'agrippant fermement au volant, je lui ai expliqué que, dans mon regard, l'éclat de son être vivait dans l'ombre d'une autre fille. J'ai eu droit à une belle gifle, et elle s'est enfuie de la voiture en courant. Je fus surpris de constater que son départ ne m'attristait point. Au cours des deux jours suivants, je me suis promené en voiture, tentant de faire le ménage dans ma tête. Toutes mes pensées s'entremêlaient. Après une profonde méditation, j'ai décidé de prendre le risque de tout lui dévoiler et je suis rentré à l'appartement. La suite n'est pour moi qu'une sorte de cauchemar. Je me souviens être resté assis par terre, serrant son corps refroidissant dans mes bras, et avoir versé des torrents de larmes pendant ce qui m'a paru une éternité. Les voisins de palier, alarmés par mes cris, ont alerté les policiers. À leur arrivée, je n'ai pas voulu lâcher son corps. Je ne pouvais tout simplement pas me résoudre à la laisser partir. Je ne sais plus ce qui s'est passé ensuite. Je me souviens de son enterrement, de sa mère qui pleurait l'agonie et qui maudissait le ciel d'avoir osé lui enlever son unique enfant. On m'a raconté que je me suis évanoui quelques instants plus tard. Hier soir, en revenant de l'enterrement, j'ai trouvé la lettre dans l'appartement. Elle l'avait déposée sur mon lit, entre mes deux oreillers. En la parcourant des yeux, une douleur lancinante a traversé mon corps en entier. Depuis, je ne peux plus dormir et je ne suis pas encore sorti de cette chambre, ma prison. Comment est-il possible qu'une fille aussi affectueuse, délicate et tolérante en arrive là ? Encore une fois, je ressens un pincement au c½ur à cette pensée. Je repense à toutes ces nuits où je l'entendais sangloter dans son lit. J'allais alors la rejoindre sous la couverture et je laissais mes doigts jouer dans ses cheveux jusqu'à ce qu'elle cesse de pleurer et s'endorme. Le jugement brise des vies. Il y a quelques jours, il a bouleversé sa vie, la mienne et celle de sa mère. Soudain, une lame glacée transperce tout mon corps. Foutu courant d'air ! Lentement, je me lève afin de fermer la fenêtre. Mes membres et mes yeux endoloris rendent mes mouvements difficiles. De retour sur mon lit, soupirant, je m'aperçois que la lettre repose encore dans ma main. Je la porte à mon nez. J'ai l'impression d'y retrouver son parfum de fleur. Des bribes de phrases me reviennent peu à peu à l'esprit : «Aujourd'hui, je serai enfin libérée du fardeau de la vie [...] Sache que mon amour pour toi, que je n'ai jamais osé t'avouer, m'a maintenu en vie durant de longues années [...] » Le désespoir perle à nouveau au coin de mes yeux. J'enfouis ma tête entre mes mains. Je ne veux plus voir ce qui m'entoure, je ne veux plus rien ! Aveuglé par la rage, j'empoigne mon réveille-matin et je l'envoie valser contre le mur. Sa sonnerie grêle envahit aussitôt la pièce mais, rapidement, elle s'affaiblit et s'éteint. Je tente de respirer lentement, de me calmer. Depuis le jour fatidique où mon âme s'est déchirée, j'entends sa voix partout : «T'en souviens-tu, Félix ?» J'aimerais mieux tout oublier, si tu le permets...Je m'en veux tellement ! J'aurais dû être là pour elle lorsqu'elle en avait besoin. Au lieu de cela, je suis parti ! Quel idiot je fais ! Des images de ses yeux se refermant lentement me reviennent en mémoire. Je suis certain d'y avoir perçu la terreur lorsque je suis arrivé. Soudain, une montée nauséeuse me précipite à l'évier. M'essuyant la bouche du revers de la main, je remarque par la fenêtre que quelques amis sont venus me rendre visite. La dernière chose dont j'aie envie en ce moment, c'est bien de ça ! Je prends donc place sur une chaise, dans la cuisine et, les yeux rivés vers le seul, j'attends le coup de massue, qui ne tarde pas à venir : «Ce soir, mon grand, on va au cinéma !»
* * *
Je vois à tes yeux que ce qu'ils te proposent te déplait grandement. Tout cela t'agace, je sais, mais tu devras un jour où l'autre reprendre goût à la vie. Sache que je suis là, que je t'aime et que je veille sur toi d'ici. Soudain, mon attention est attirée vers mes mains. Une légère brume s'en dégage. Elles disparaissent ! Rapidement, la brume se propage sur tout mon corps. Je te jette un dernier regard brillant d'amour avant de m'effacer complètement.
Une chaleur réconfortante berce tout mon corps. Je ne sais pas qui je suis. Mes yeux sont fermés, je n'arrive pas à les ouvrir. Je n'entends pas plus. Je tente de bouger, mais mes muscles ne répondent pas à ce que je leur demande. Soudain, une voix de femme, qui apparaît lointaine et déformée, me fait sursauter : «N'aie pas peur, mon bébé, papa Félix reviendra, je te le promets !»